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STÉPHANE LE MERCIER : ULISSES 1998-2013
du 23 mai au 20 juin 2013 (vernissage le jeudi 23 mai à 18h)

Exposition organisée avec le FRAC Bretagne dans le cadre d'Ulysses, l'autre mer, un itinéraire d'art contemporain en Bretagne.


. Galerie de photos "Ulisses 1998-2013"

. Télécharger le carton d'invitation de l'exposition

. Télécharger le Journal du Cabinet du livre d'artiste n°29 au format PDF

 

STÉPHANE LE MERCIER : LE LIVRE EN TANT QUE LIVRE, L'ARTISTE EN TANT QU'ARTISTE

Les recherches artistiques de Stéphane Le Mercier gravitent autour du livre. Mais il est important de préciser qu’il s’intéresse au livre en tant que livre, et non pas au livre en tant que simple forme plastique ou en tant que précieux objet-fétiche. Un livre en tant que livre, c’est un livre que l’on peut lire, acheter, prêter ou emprunter, livre dans lequel on peut tourner les pages, souligner les passages, glisser un marque-page, etc. C’est donc un objet d’usage ; mais pas un objet de design, car le design ne traite que la forme du point de vue de sa fonctionnalité. Lorsqu’un artiste en tant qu’artiste (et non en tant que designer-graphiste, en tant que graveur, en tant que poète ou écrivain, etc.) fait un livre en tant que livre, on appelle celui-ci livre d’artiste.

Stéphane Le Mercier fait des livres d’artistes, mais son intérêt pour le livre en tant que livre dans la pratique de l’art ne s’y limite pas. C’est notamment avec l’idée du livre en tant que livre – et non en tant que quelque chose d’autre – qu’il scrute et analyse les emplois qu’en font les artistes. En 2006, il découvre lors de la foire Art Basel, section Unlimited, une nouvelle installation de « Information Room » de Joseph Kosuth, initialement réalisée en 1969. Censés retracer l’itinéraire intellectuel de l’artiste, les livres sont posés sur une grande table, mais les gardiens dissuadent discrètement les visiteurs de les toucher, et donc de les consulter. Les livres sont là, constate Stéphane Le Mercier, comme de simples « génériques » (puisqu’on ne peut lire que leurs titres), si ce n’est comme une décoration, de même que chez tout bourgeois qui se respecte on trouve toujours une bibliothèque avec contenant les œuvres complètes de quelque écrivain distingué par le prix Nobel. Le livre perd alors sa faculté d’objet d’usage et cesse d’être livre en tant que livre.

Ce choix de présenter en 2006 les livres en tant qu’objets interdits d’usage est d’autant plus gênant que le titre fait référence à l'un des concepts clés des années soixante : information. Ce terme désigne un peu maladroitement le renversement des valeurs artistiques qui désormais ne résident plus entièrement dans la forme, pour mettre en valeur le contenu des documents. On parle alors de primary information qui permet de considérer divers types de documents – porteurs d’informations – comme expression légitime de l’art, voire comme ce qui tient lieu d'œuvre. Or, le livre est précisément le véhicule de toutes sortes d’informations. Le livre d’artiste serait alors la primary information, et c’est pourquoi Seth Siegelaub a choisi ce nom pour sa célèbre structure éditoriale qui débute en 1968 par la publication de Xerox Book. Il y a donc une contradiction dans le choix d’interdire l’accès à l’information, et en même temps d’appeler l’installation « Salle d’information ». Ou alors, on bascule dans la secondary information : reproductions d’œuvres, CV d’artistes, anecdotes de leur vie, etc., bref : un art de seconde main.

Dans le travail intitulé « Table d’Hôtes », réalisé avec Pierre-Olivier Arnaud, Stéphane Le Mercier s’est lui aussi servi d’un pareil dispositif : des livres – ainsi que d’autres imprimés de type primary information – posés sur une table, ainsi que deux bancs pour s’asseoir, car, bien que cela ne se remarque pas dans l’installation de Kosuth, table et livre font bon ménage. En effet, le livre en tant que livre suscite de la connivence ; il transforme la table, par ailleurs utile pour travailler, en un lieu d’échange, et ce qu’on y soit assis seul ou avec des convives. « Lire en mangeant fut toujours ma fantaisie au défaut d’un tête-à-tête, écrit Jean-Jacques Rousseau dans le livre VI des Confessions : c’est le supplément de la société qui me manque. Je dévore alternativement une page et un morceau : c’est comme si mon livre dînoit avec moi. »(1) Soucieux de dépasser l’isolement de l’art, Stéphane Le Mercier et Pierre-Olivier Arnaud installent les convives autour de la table : l’hôte est un artiste. Le public est invité à s’asseoir autour de lui, à lire l’art dans les livres d(e l)’artiste et à partager la soirée : rien à voir avec une divagation désœuvrée, en mouvement brownien, lors d’un vernissage. Le titre choisi pour cette série de rencontres suggère d’emblée une pratique à caractère plus amical qu’institutionnel, bien que des lieux traditionnels d’expositions ont été parmi ceux qui, entre juin 2007 et décembre 2010, ont accueilli les dix-sept rencontres autour de la « Table d’Hôtes ».

Telle est la ligne directrice qui se dessine dans l’ensemble des recherches de Stéphane Le Mercier : conquérir dans l’art une place pour le livre en tant que livre, pour le livre qui favorise le partage, que l’on peut prendre dans la main et feuilleter, le livre en tant que support de textes et d’images, que  l’on peut regarder et lire, bref : le livre dont le mode d’usage ne serait pas déformé du fait de son implication dans l’art. Ainsi considère-t-il « The Martha Rosler Library » comme une œuvre paradigmatique : alors que, dans le cadre de ce projet, Martha Rosler ne fait pas elle-même de livres, sa bibliothèque, installée en 2005 dans divers lieux, institutionnels ou non, utilisant souvent les étagères et autres équipements de circonstance, est non seulement entièrement disponible pour tous les publics, mais encore ouverte à des modifications que les visiteurs peuvent y apporter. Bref : les livres vivent ici leur vie de livres. De manière analogue, en faisant appel au livre dans ses multiples projets, Stéphane Le Mercier réclame pour le livre le respect qui sied aux livres comme objets d’usage : non pas une beauté exceptionnelle, mais une accessibilité, une maniabilité et – simplement – un intérêt en tant que livres. Souvent d’ailleurs les livres modestes remplissent plus facilement les deux premières conditions, l’une parce que le livre de luxe, excessivement cher, perd sa capacité de nous accompagner dans la vie de tous les jours, l’autre parce que les reliures luxueuses, les matériaux exquis ou les techniques artisanales rendent les livres difficiles à manipuler.

Et c’est sans doute ce qui motive la préférence que Stéphane Le Mercier affiche méthodiquement pour les livres sobres et discrets, les siens aussi bien que ceux des autres. En 2005, lors du colloque « Le livre d’artiste : quels projets pour l’art ? » à l’université Rennes 2, il a consacré sa contribution au livre d’Ernst Caramelle, Zwei Arbeiten, publié en 1977 par la galerie Krinzinger d’Innsbruck (12 pages en noir et blanc, format A4, reliées avec deux agrafes), livre qu’il a trouvé au Gebrauchtwarenvermittlungsstelle de Stuttgart, équivalent allemand d’Emmaüs, pour la somme de… 50 centimes d’euro. Sa conférence, intitulée « Don’t Read More Than You Can Lift, ou l’Édition modeste », est une réflexion sur les livres d’artistes comme effet d’engagements des artistes qui puisent « souvent leur radicalité hors du champ de l’art, dans des activités culturelles dites minoritaires, [… et qui] tentent de miner les modèles dominants. Ils se nourrissent ainsi de références populaires (mélange de militantisme politique et de culture underground) ainsi que de l’esthétique bureaucratique, de sa sobriété (pagination restreinte, limitation du travail typographique, noir et blanc, reprographie). »(2) Le contexte de l’acquisition de ce livre confirme aux yeux de l’artiste la pertinence de sa conception du livre en tant que livre dans la culture de l’art.

Ses propres livres d’artistes y sont fidèles. Lectures pour tous, publiées en 2010 aux Éditions Incertain Sens, réaffirment ce choix, autant artistique que politique. Vendue au prix d’un euro, cette publication est dédiée à la mémoire de Pierrot, bouquiniste à Marseille, qui laissait partir tous ses livres, souvent excellents et introuvables sur le marché, au prix unique et modique… d’un euro. À l’intérieur de la couverture (simple carton A4 in folio) se trouve glissée une affichette A3 in quarto, sur laquelle sont reproduites les trente couvertures des livres acquis par l’artiste chez Pierrot : Adolfo Bioy Casares, Thomas Bernhard, Heinrich von Kleist, Marcel Mauss, Primo Levi… Avec une résignation sereine, Stéphane Le Mercier parlait des Lectures pour tous comme de sa contribution d’artiste à Marseille-Provence 2013, capitale européenne de la culture… C’est un engagement contre l’idée, fort controversée, qui s’impose aujourd’hui avec l’industrie et le tourisme culturels où la culture est un objet de consommation, et où disparaît l’expérience culturelle comme « manifestation de soi (3) », Selbstbetätigung, terme proposé par Friedrich Engels et Karl Marx pour désigner l’activité spontanée au sein de la culture, à la fois travail alimentaire et mise-en-action-autonome (ou prise en main de la réalité). Marginalisé dans la vie, Pierrot s’est installé au cœur d’une telle économie culturelle alternative, celle qui respecte mieux la vie et les possibilités financières des lecteurs et la culture du livre. Lectures pour tous est donc un hommage aux livres et à ses acteurs modestes, comme Pierrot.

La présentation des travaux de Stéphane Le Mercier au Cabinet du livre d’artiste a lieu à l’occasion de la sortie de son nouveau livre Ulisses (4), qui porte en lui une double référence, directement à James Joyce, mais indirectement à Homère. Héros de l’Odyssée, Ulysse vit d’extraordinaires aventures en errant pendant de longues années dans les mers, sans que l’on sache vraiment pour quelle raison il n’arrive jamais à rentrer à la maison, et sans que l’on comprenne ce qui le pousse toujours vers de nouvelles péripéties. Aujourd’hui, on peut lire Ulysse comme une métaphore de l’artiste dans la mesure où son errance le conduit à la rencontre de merveilles plus poétiques les unes que les autres : le chant des sirènes qui fait avancer les bateaux, des années passées aux côtés de la nymphe Calypso qui lui offre l’immortalité, la rencontre avec la magicienne Circé qui fait des hommes des animaux, sans doute parce qu’elle est experte en drogues/poisons (polypharmacos) ou encore le voyage à Hadès,  Enfer des Grecs, royaume des ombres des héros. Mais plus intéressante serait une lecture hégélienne d’Ulysse : pour se sentir vraiment chez soi, éventuellement avec sa chère Pénélope, il faut passer par un long et périlleux voyage par l’extérieur. Pour se retrouver, il faut se perdre ; il faut d’abord se risquer pour avoir de l’assurance. Il faut connaître l’autre pour se reconnaître en soi, se désintégrer pour se construire autonome. Il faut prendre le large pour pouvoir vivre et apprécier son village, son foyer et ses pénates, et leur donner du sens. Le livre de Stéphane Le Mercier faisant indirectement référence à Ulysse peut donc être lu comme métaphore de ce qu’il est en tant que livre d’artiste, à savoir l’odyssée de l’art : une suite de merveilleuses aventures qui permettent à l’art de s’affirmer dans ce qu’il est, son histoire aventureuse à la recherche de sa propre poésie, de ses plaisirs et de ses raisons. Le livre en tant que livre est pour l’art ce que la mer a été pour Ulysse : la possibilité de se découvrir lui-même à travers des expériences inédites. Le livre d’artiste traîne l’art à longueur de ses pages, de ses plis, de ses chapitres, de ses reliures et de ses lectures, afin de mieux nous faire comprendre non seulement ce qu’est l’art en tant qu’art, mais encore ce qu’est le livre en tant que livre.

Mais en réalité, l’Ulisses de Stéphane Le Mercier n’est pas un livre sur Ulysse d’Homère, mais sur l’Ulysse de James Joyce. Il reproduit en offset les photocopies (en tant que photocopies) de couvertures de multiples éditions, rééditions et traductions dans toutes les langues du monde du célèbre roman de 1918-1922, et également quelques photocopies des pages intérieures de ces éditions. Sur un mode métonymique cette fois-ci (car on passe à l’art de la littérature qui, elle-même, est de l’art), l’Ulisses de Stéphane Le Mercier pointe quelque chose de paradigmatique dans le livre en tant que livre, ainsi que dans le livre d'artiste en tant que livre, à savoir la possibilité de la réédition et de la traduction. On peut rééditer une œuvre, tout comme on peut rééditer un ouvrage, en version dite « augmentée », « révisée » ou « corrigée », on peut la rendre accessible à d’autres espaces linguistiques, et donc à d’autres sphères culturelles, on peut réactualiser une œuvre une fois son tirage épuisé, etc. Ici les deux sens – métaphorique et métonymique – de l’Ulisses de Stéphane Le Mercier se  rejoignent : le livre d’artiste fait découvrir à l’art ce qu’il peut être, son pouvoir d’être.

Si l’on peut définir le livre d’artiste comme livre en tant que livre fait par l’artiste en tant qu’artiste, Stéphane Le Mercier délimite par ses recherches en art un champ plus large, que l’on peut définir comme les usages que font les artistes en tant qu’artistes du livre en tant que livre.

 

1. Jean-Jacques Rousseau, Œuvres complètes, Paris, Hachette, t. VIII, 1903, p. 192.
2. Le livre d’artiste : quels projets pour l’art ? Actes du colloque des 19 et 20 mars 2010 à l'université Rennes 2,  Rennes, Éditions Incertain Sens, « Collection Grise », à paraître en 2013.
3. Karl Marx /Friedrich Engels, L’Idéologie allemande [vers 1846], trad. Henri Auger, Gilbert Badia, Jean Baudrillard, Renée Cartelle, Paris, Éditions sociales, 1968, p. 102.
4. Coédition du FRAC Bretagne (Fond régional d’art contemporain) et des Éditions Incertain Sens, Rennes, 2013.